Un paquebot dans les arbres – Valentine Goby

Années 50.
Paulot, le père, Odile, la mère, Annie, Mathilde et Jacques, les enfants, forment une famille heureuse et soudée. Ils tiennent avec joie et douceur un bistrot nommé Le Balto, petit commerce au sein du village de La Roche. Lieu de fête, de rencontres et de vie, c’est un lieu central pour les habitants. Paulot, personnage emblématique et apprécié de tous, anime le café grâce à ses airs d’harmonica et ses danses endiablées.
La fête s’arrête le jour où on lui annonce une tuberculose avancée. Odile est également atteinte. Pour eux, c’est une longue descente aux enfers : parce qu’ils sont commerçants, ils n’ont pas le droit à la sécurité sociale et parce qu’ils ont préféré vivre au jour le jour, sans se soucier des lendemains difficiles, ils n’ont aucune économie de côté pour payer les traitements.
La maladie devenant trop importante, Paulot et Odile sont envoyés au sanatorium. Mathilde et Jacques, encore mineurs, sont placés en familles d’accueil. Annie, quant à elle, a pris la poudre d’escampette dès les premières difficultés et s’est installée dans la capitale.
Sous le regard de Mathilde, on vit les souffrances, le rejet et la peur des autres, mais aussi l’amour et le soutien sans faille d’une battante.

En s’inspirant d’un fait réel, Valentine Goby nous raconte la très belle et malheureuse histoire de la famille Blanc. Malgré une thématique difficile, on ressort de cette lecture plein d’ondes positives. Parce qu’Un paquebot dans les arbres, c’est surtout ça : de l’amour, beaucoup d’amour, au-delà de la maladie et des difficultés.

À travers les yeux de Mathilde, on suit d’abord les doux moments d’enfance — les bals et fêtes au Balto, ces rencontres amicales qui marquent votre vie, les vacances au camping, les quatre-cents coups avec les copains — puis les premières difficultés. Avec sa force de caractère, elle raconte comment elle a mis sa vie de jeune fille entre parenthèses, parfois au détriment de son propre bonheur, pour venir en aide aux siens. Elle exprime ses difficultés, encaisse sans jamais se plaindre. Elle raconte aussi l’amour inconditionnel entre Paulot et Odile malgré les souffrances et la peur. Qu’ils sont forts, qu’ils sont beaux ces personnages ! Valentine Goby les travaille en profondeur, permettant aux lecteurs de s’attacher à eux : on lit les dernières pages avec regret, on aurait préféré rester là encore un peu, prendre une claque supplémentaire et continuer à s’enivrer de ces jolies tournures de phrases. Même si les premières pages sont difficiles à lire, certainement à cause de cette écriture travaillée et parfois dure, le style m’a rapidement entraînée, enchantée. Les mots glissent, s’enchaînent rapidement tantôt avec douceur, tantôt avec force…

Un véritable coup de cœur pour cette hymne à l’amour !

Écrire pour répéter le temps aimé, pour le recommencer, le prolonger, le dilater dans le futur et ce faisant hâter le cours du temps subi pesant comme un battant d’horloge, l’abolir dans l’heureuse nostalgie du ressassement.

Un paquebot dans les arbres,
Valentine Goby,
Actes Sud, 2016

#MLR16

#MLR16

La brigade du rire – Gérard Mordillat

Vous ne rêvez pas ! J’ai bien publié un nouvel article (Wow !). Après une période de off, Les Tribulations de Marion reprennent (je l’espère) un peu de service ! Et puis, il fallait vraiment que je vous parle de ce livre intelligent, brillant !

Kol, Dylan, l’Enfant-Loup, Rousseau, Hurel et Isaac se sont connus enfants. Ils ont partagé les matchs de handball, les premiers émois, les grandes discussions et débats politiques, etc.
En grandissant, chacun a pris un chemin différent, ils ont fini par se perdre de vue mais ne se sont pas oubliés pour autant.

Après plusieurs années, ils fêtent leurs retrouvailles autour de plusieurs verres, discutent du monde et affirment leur colère : chacun a subi un licenciement, une souffrance ou une indignation lié au travail.
La discussion tourne alors autour de Pierre Ramut, journaliste chez Valeurs Françaises et écrivain d’un essai La France debout dans lesquels il a notamment développé l’idée d’une semaine de travail à 48h, d’un salaire inférieur de 20% au SMIC actuel, d’une productivité maximum, de l’instauration du travail le dimanche, etc.
Pour diverses raisons, ils décident de le kidnapper et de le forcer à travailler selon ce qu’il a prescrit.
Ramut prendra-t-il conscience des absurdités qu’il écrit ?

Depuis mon installation à Paris, je participe mensuellement à un « club de lecture ». C’est l’occasion pour moi de découvrir de nouveaux ouvrages et de bouleverser un peu mes habitudes de lectrice. La Brigade du rire a fait partie de notre sélection d’octobre et je ne suis pas prête d’oublier ce livre et son auteur.

Lutte des classes, injustice sociale, chômage, grèves, destruction des emplois, etc. Voici les thèmes que Gérard Mordillat aborde dans cet ouvrage de 500 pages on ne peut plus encré dans la réalité. Il m’est parfois arrivé de bondir en lisant un papier dans la presse, de me demander si le journaliste ou le/la politique en question avait réellement conscience de ce qu’il/elle était en train de dire. Ici, j’ai eu l’impression de lire un énième fait divers présent dans n’importe quel journal aujourd’hui.

Une chose a changé : avant on avait un métier, après on a eu un travail puis un emploi et maintenant on a un job quand c’est pas un stage. C’est à dire une misère. Alors tous les jours je me demande ce que les salariés ont dans le crâne à protéger cette misère comme un trésor. Ou plutôt : qu’est-ce qu’ils n’ont pas ou plus dans la tête ?

Le livre traîne parfois en longueur, mais ce n’est que pour mieux appréhender et connaître les différents protagonistes du roman. Au fil des pages, on comprend ce qui les a poussés à franchir le pas et à adhérer ce kidnapping. Tous sont criants d’authenticité, tous sont marqués par une histoire, une souffrance personnelle. Mais surtout, tous sont à bout, révoltés et en colère contre cette société. Et pourtant, les professions qu’ils exercent sont toutes différentes : professeur, garagiste, journaliste, réalisateur, etc. Est-ce ici le symbole d’une société malade ?
Et puis, face à eux, il y a Ramut. Tout aussi malheureux, mais vivant dans l’opulence, fréquentant les grands hôtels, habitué aux cocktails et autres mondanités, habitant dans grand et bel appartement. Si ses débuts au sein de cette usine improvisée sont difficiles, on assiste à un changement psychologique radical : Ramut accepte progressivement ce qu’on lui demande, se révolte même de sa paie ridicule en fin de mois et des cochonneries qu’il est contraint de manger avec sa maigre solde.

Avec une écriture fluide, simple, mais engagée Gérard Mordillat nous transmet de grandes idées qui font méditer. À découvrir, vraiment !

Une fois encore, je veux l’affirmer avec force, la France a besoin d’une insurrection des idées, une révolution des consciences, d’une nouvelle nuit du 4 août, pour qu’à nouveau soient abolis les privilèges qui offensent la justice et l’égalité ; pour que plus personne, jamais, n’ait à tendre la main, à s’humilier, à supplier, à réclamer la charité pour exister. Vous me direz que je rêve, que ce n’est que folie, déraison mais, tant pis pour moi ou tant mieux, je crois à la puissance du rêve capable, jusqu’à la déraison, de transformer le monde.

La brigade du rire,
Gérard Mordillat,
Le livre de poche, 2015

Journal d’un vampire en pyjama – Mathias Malzieu

« Ce livre est le vaisseau spécial que j’ai dû me confectionner pour survivre à ma propre guerre des étoiles. Panne sèche de moelle osseuse. Bug biologique, risque de crash imminent. Quand la réalité dépasse la (science-) fiction, cela donne des rencontres fantastiques, des déceptions intersidérales et des révélations éblouissantes. Une histoire d’amour aussi. Ce journal est un duel de western avec moi-même où je n’ai rien eu à inventer. Si ce n’est le moyen de plonger en apnée dans les profondeurs de mon cœur. »
Mathias Malzieu

A bout de force, Mathias Malzieu, chanteur du groupe Dionysos et écrivain, décide de faire une prise de sang. En pleine sortie du film Jack et la mécanique du cœur, le verdict est sans appel : il est atteint d’une maladie rare ; l’aplasie médulaire. S’en suit alors un quotidien fait de voyages à l’hôpital, de transfusions et de l’attente d’une greffe de moelle osseuse. Cet ouvrage, écrit durant sa maladie, c’est une sorte de journal de bord.

L’univers de Mathias Malzieu, j’en suis tout simplement fan et accro. A chaque sortie d’un nouveau roman, je n’attends pas, je fonce ! J’aime son univers incroyable que je ne retrouve chez aucun autre auteur, sa manière de créer une véritable poésie et d’amener un peu de douceur là où il en manque.
Bref, je me suis précipitée sur Journal d’un vampire en pyjama, mais pour la première fois, je ressors de cette lecture un peu déçue (bon qu’on soit bien d’accord, j’ai quand même aimé assez aimé ce roman malgré tout). Si j’ai retrouvé cet univers poétique à souhait, je n’ai pas eu cette petite touche qui me fait rêver et retomber en enfance. On s’éloigne ici du conte pour adultes pour tomber dans un journal de bord, une sorte d’autobiographie écrite sur an un. On s’approche ici d’un sujet très personnel et grave qui nous touche de près ou de loin. Le combat contre une maladie, l’envie de vivre et la peur.
Malgré la gravité de la situation, l’auteur nous offre un roman plein d’humour et de douceur et ne tombe jamais dans le pathos. Encore une fois, comme dans Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi, le roman n’est pas larmoyant. Au contraire, je l’ai trouvé très optimiste et drôle dans la manière dont il est traité. Tout au long du récit, Mathias Malzieu se compare à un vampire contraint de vivre avec le sang des autres pour survivre. Cette métaphore qui nous suit permet d’amoindrir la gravité de la situation.
Il n’oublie pas de nous amener un peu d’amour en nous parlant de sa bien-aimée Rosy : « Rosy, ma boxeuse aux cheveux de sirène est sonnée ». Décidément, ces passages dans lesquels il évoque son amoureuse m’ont bouleversée…
Et puis bien sûr, il y a cette écriture incomparable : plein d’humour, complètement loufoque pourtant tellement poétique…

Même si je n’ai pas été autant transportée qu’avec ses autres romans, j’ai malgré tout aimé retrouver, par petites touches, son univers singulier…

Je remercie la nuit de faire pousser un corps de fée aux bras tendres comme des croissants chauds dans mon lit. Vivre avec Rosy, c’est un peu avoir le droit d’adopter un animal magique. J’ai l’impression d’être les sept nains à la fois et de voir Blanche-Neige transformer la poussière en étincelles. Nuit et jour elle combat à mes côtés. Ecoute. Donne de l’élan. Encourage. Ne baisse jamais la garde. Protège le royaume de mes songes, protège la flamme qui m’anime.

Journal d’un vampire en pyjama, 
Mathias Malzieu, 
Albin Michel, 2016

Plonger – Christophe Ono-dit-Biot

Une supérette de quartier en plein Paris et tout bascule. César tombe sous le charme de Paz. Paz et ses yeux foudroyants, Paz et sa chevelure noire qui ondule. Il finit par la retrouver et en apprendre plus sur cette femme qui l’a complètement envoûtée : elle est espagnole et photographe.
Journaliste, César lui offre une bonne publicité en publiant un article sur son travail. Malgré les bonnes retombées médiatiques, elle lui propose un rendez-vous et lui reproche de ne pas avoir compris le sens de ses œuvres.
Si leur première rencontre est houleuse, Paz et César finissent par former un couple. Un couple tumultueux, passionné, mais un couple quand même. En effet, la jeune femme est d’humeur changeante, parfois amoureuse, parfois froide comme la glace. Quelques années plus tard, ils auront un fils, mais malgré la naissance de leur enfant, la jeune femme reste très lunatique et a des envies d’ailleurs : elle étouffe en Europe et a besoin de découvrir de nouveaux horizons. Elle prend la décision de partir, n’envoyant que quelques nouvelles de temps à autre.
Jusqu’à l’appel fatal : on a retrouvé Paz nue et morte sur une plage d’un pays arabe. César décide alors d’enquêter sur la mort de sa bien-aimée et de raconter, à travers un journal intime, leur relation à leur fils afin qu’il connaisse malgré tout sa mère.

Au fil des pages, on retrace les moments d’amour de ce couple, de leur rencontre à la mort de Paz. On s’embarque dans leur intimité houleuse mais Plonger reste une véritable hymne à l’amour. En tant que lecteur, on est forcément touché, d’une manière ou d’une autre, par ces situations, ces moments du quotidien qui ne manquent pas d’authenticité et de véracité. Tant et si bien que j’ai même fait des recherches – en vain – sur Paz et ses photographies de plages. Même si tout semble être très réaliste, elle reste bel et bien un personnage de fiction (ou en tout cas, elle n’existe pas sous ce nom).
Si Paz est un personnage énigmatique et intéressant, j’ai particulièrement aimé le personnage de César qui voue un amour sans fin à sa compagne. Ce livre, c’est le reflet de son amour… De sa haine, aussi. Ses doutes, ses interrogations puis son enquête dans le nouveau pays d’adoption de Paz m’a tout simplement chamboulée.
J’ai également apprécié la réflexion sur l’art et les artistes que l’auteur cherche à nous transmettre. Que reflète réellement le travail d’un artiste ? En tant que spectateur, consommateur d’art, quelle est ma place dans le travail de l’artiste ? Mais aussi, quelle est la place de l’artiste dans la société ? Est-il, comme c’est suggéré dans l’ouvrage, un être à part ? Bref, Plonger, c’est aussi un roman intelligent et passionnant. Tellement passionnant que je n’ai pas trouvé un passage trop long, trop détaillé. Au contraire, tout est juste (j’ai d’ailleurs eu plusieurs fois du mal à lever le nez et de l’ouvrage et j’ai ben failli rater mes arrêts de bus/train !).
Et puis, la plume de l’auteur m’a transportée. Avec des mots simples et des phrases justes, Christophe Ono-dit-Biot nous entraîne dans un univers singulier mêlant mélancolie, douceur et ironie. J’ai beaucoup aimé retrouver quelques photographies d’œuvres au sein même du roman nous évitant ainsi un aller-retour entre Google et le livre.

Plonger reste indéniablement un roman à découvrir et un gros coup de cœur !

Il semble que l’être humain s’épuise aux yeux de l’autre, comme s’épuisent les gisements d’or. On ne trouve plus d’or en l’autre, alors on le quitte. Tandis qu’il aurait fallu, peut-être, creuser seulement un peu plus loin, partir en quête d’un autre filon.

Plonger
Christophe Ono-dit-Biot, 
Folio, 2015

Du domaine des murmures – Carole Martinez

1187. Promise à un homme, Esclaramonde, le jour de ses noces, décide d’un tout autre destin : elle se refuse et fait le choix de s’offrir à Dieu. Elle choisit alors de s’emmurer et de plus jamais sortir de sa geôle. Son quotidien sera alors fait de prières et de méditation.
Mais son destin n’est pas encore complètement tracé. Quelques jours avant de s’enfermer à jamais, elle part se balader en forêt, profiter de ses derniers instants de liberté. Elle fait alors la rencontre d’un homme saoule qui la viole avant de s’enfuir.
Quelques mois plus tard, elle n’a d’autre choix d’accepter la réalité ; elle est enceinte et sur le point d’accoucher. Il faudra alors justifier la présence de l’enfant dans sa prison… Dire la vérité serait une insulte à sa famille, mais aussi à son choix de vie. Elle choisit alors de faire croire à un miracle.
Sa vie qui devait être solitaire sera en réalité toute autre : elle deviendra une mère, une conseillère, une confidente, une sainte à consulter.

Très franchement, ce n’est pas du tout le genre de livre qui m’attire en temps normal : l’époque, l’histoire auraient pu être rédhibitoire, et pourtant… Si j’ai eu envie de franchir le pas, c’est d’une part pour le succès de ce roman largement récompensé (le Prix Goncourt des lycéens en 2011, le prix des lecteurs de Corse, le prix des Écrivains du Sud, etc.) mais également pour les avis rencontrés ici ou là…
Lors des premières pages, je n’étais pas emballée : l’écriture et l’histoire ne me plaisaient que très moyennement. J’ai clairement eu envie d’abandonner et d’y revenir plus tard… Mais j’ai persévéré et BINGO ! Au fil des pages, j’ai fini par apprécier ce qui, au départ, me rebutait.
A commencer par l’histoire, très originale. Malgré quelques longueurs, j’ai fini par me prendre au jeu. L’intrigue nous permet d’en apprendre beaucoup et d’approfondir certaines connaissances sur les conditions de vie, les mœurs de l’époque : la place de la religion, les croisades, les mariages arrangés et j’en passe. J’ai également apprécié de constater que les femmes ont en fait plus de place que je le pensais. Avec la protagoniste, on constate que celle-ci devient, malgré son enfermement, celle qui tient les rênes, qui dirige de loin la survie du château, accompagnée de sa belle-mère Douce.
Quant à l’écriture, je l’ai trouvée finalement en parfaite adéquation. En empruntant des mots d’époque, le lecteur se retrouve finalement très vite ancré dans une époque. J’ai vraiment apprécié cette plume soutenue, pleine de détails et de finesse.

Alors voilà, même si Du domaine des murmures partait avec beaucoup d’éléments qui auraient pu me déplaire, j’ai finalement été captivée voire conquise par cette lecture (des fois, il est bon d’aller voir un peu au-delà de nos goûts). Je me laisserais certainement tentée par Le cœur cousu prochainement.

Du domaine des murmures, 
Carole Martinez, 
Folio, 2013

Profession du père – Sorj Chalandon

A travers cet ouvrage, Emile Choulan, treize ans, raconte son enfance tourmentée par un père violent et mythomane et par une mère impuissante.
A chaque rentrée scolaire notre protagoniste doit remplir la fameuse case « profession du père ». Et malgré l’apparente facilité de la question, celle-ci reste souvent vide. Le problème, c’est que son père a, pour ainsi dire, tout fait ; à la fois footballeur, judoka, chanteur, prêtre, parachutiste, conseiller du Général De Gaulle, et j’en passe. Celui-ci a exercé tant de professions dans sa vie que notre protagoniste ne sait plus vraiment ce qu’il est. Jusqu’au jour où celui-ci finit par lâcher : « tu n’as qu’à dire que je suis agent secret ». Pour Emile, tout s’explique : il comprend alors pourquoi personne ne peut pénétrer dans leur maison, pourquoi tant de secret autour de sa profession. Ce jour-là, basé sous le signe des confidences, il apprend également que son parrain n’est autre que Ted, un soldat américain, pour qui le petit vouera une admiration sans fin et ce, même s’il ne l’a jamais rencontré. Ted prend en charge l’éducation d’Emile, élève médiocre via lettres interposées. Il ordonne à son père de le battre pour ses mauvaises notes et de le féliciter pour ses bonnes actions.
La vie d’Emile se déroule ainsi, entre mensonges et violence. Jusqu’au jour où son père lui demande de tuer De Gaulle qui l’a trahi. S’il est en premier lieu effrayé par la grandeur de la tâche, il fera tout pour rendre Ted et son père fiers de lui.

La première chose que l’on peut dire de ce roman, c’est qu’il nous questionne sur un nombre incalculable de points, d’autant plus lorsqu’on apprend que tout ceci a constitué l’enfance de l’auteur. En ce sens, il est parfois difficile d’apporter de réels jugements à Profession du père. De quel droit, nous lecteurs, avons-nous le droit de dire ce qui est juste et ce qui ne l’est pas ? Néanmoins, une chose est certaine : Sorj Chalandon ne nous ménage pas. Ainsi, on comprend en quoi ce roman a pu être nécessaire pour tourner la page. Entre excès de violence et mensonges à foison, on comprend très rapidement que l’enfance d’Emile Choulan a été loin d’être tranquille. Mère et fils ont-ils vraiment cru aux anecdotes farfelues du père ? Comment se fait-il qu’il n’est pas été diagnostiqué plus tôt ? Comment se fait-il que le médecin de famille aie cru aux histoires racontées ? Ce sont certainement ces questions qui revenaient comme un leitmotiv qui m’ont permis de tant apprécier l’œuvre. Car, je dois bien l’avouer, à la lecture des premières pages, je me suis un peu ennuyée. Les multiples mensonges du père m’ont parfois donné l’impression de tourner en rond, tout me semblait si fouillis. Et puis, progressivement, je me suis apprivoisé le roman, j’ai mis de l’ordre dans ma lecture pour finalement reconnaître des qualités certaines à l’ouvrage.
On s’attache sans difficulté à notre protagoniste qu’on souhaiterait aider tant sa détresse est importante. Violenté, manipulé par son père, souffrant parfois du manque d’amour, il devient lui-même un manipulateur, capable d’entraîner ses camarades de classe dans des histoires invraisemblables. Malgré tout, il reste un enfant qu’on a envie de prendre sous son aile, de lui faire prendre conscience de la situation. Quant à sa mère, on la sent à la fois totalement impuissante et soumise face à cet homme tyrannique. Durant tout l’ouvrage, elle exprime à sa manière son amour à son fils, malgré la peur qui semble la tenailler. Bref, j’ai été totalement bouleversée par ces deux personnages centraux qui n’ont pas été épargnés.
Si quelques passages m’ont choquée par leur violence psychologique et physique, j’ai néanmoins apprécié cette écriture fluide et simple. L’auteur va droit au but et exprime ses idées sans fioritures et sans excès.
Un bel ouvrage à découvrir !

L’avis de Violette

Une interview de Sorj Chalandon à propos de Profession du père.

rentréelogo2015
Challenge 1% Rentrée littéraire chez Hérisson
8/6

Profession du père, 
Sorj Chalandon, 
Grasset, 2015

Glacé – Bernard Minier

« Dans une vallée encaissée des Pyrénées, au petit matin d’une journée glaciale de décembre, les ouvriers d’une centrale hydroélectrique découvrent le corps sans tête d’un cheval, accroché à la falaise.
Ce même jour une jeune psychologue prend son premier poste dans le centre psychiatrique de haute sécurité qui surplombe la vallée.
Le commandant Servaz, flic hypocondriaque et intuitif, se voit confier l’enquête la plus étrange de toute sa carrière. »

Après Une putain d’histoire, je ne pouvais pas m’arrêter sur ma lancée. Il faut dire que Bernard Minier avait placé la barre haut, très haute. Glacé suit également ce chemin (bien qu’il ait été écrit avant) : des personnages hauts en couleurs, un suspens incroyable et des rebondissements qui tiennent en haleine le lecteur… De quoi me faire enfin renouer avec la lecture.
Comme je l’évoquais dernièrement, j’ai traversé ces derniers temps une grosse, grosse phase de panne de lecture : je n’avais plus envie de lire, chaque nouveau livre entamé me tombait des mains. Bref. Bernard Minier m’a redonné le goût et l’envie de dévorer… Et c’est tant mieux !

J’ai déjà beaucoup aimé l’ambiance proposée par l’auteur ; l’action se déroule au cœur des Pyrénées dans un petit village dans lequel le temps semble s’être arrêté. Le tout, dans un fond glacial, ponctué de tempêtes et chutes de neige. A cela, s’ajoute des immersions récurrentes dans l’hôpital psychiatrique local au sein duquel les criminels les plus dangereux et les plus violents d’Europe séjournent. Bref, avec tout ça, le décor est planté et l’on sait que le thriller prendra des allures de cauchemars.

A cette ambiance glaciale, s’ajoute un suspens incroyable : à aucun moment, on ne peut soupçonner l’auteur des crimes commis dans la vallée de Saint-Martin. De rebondissements en rebondissements, de pistes en pistes, Bernard Minier mène son lectorat par le bout du nez. En ce sens, impossible de décrocher, difficile de s’ennuyer ! Et puis, il faut bien l’avouer, l’écriture facile d’accès et fluide permet vraiment une lecture sans prise de tête.

Enfin, j’ai vraiment aimé les personnages du roman, du commissaire en charge de l’enquête, aux patients de l’hôpital psychiatrique, aux personnages plus secondaires de l’ouvrage. La longueur du roman permet au lecteur de suivre leur évolution, de bien apprendre à les connaître pour ainsi les apprécier d’autant plus.

Alors clairement, Glacé n’est pas forcément le livre à parcourir avant d’aller se coucher (j’ai eu bien plus que des frissons certaines fois), mais il reste un très bon thriller à découvrir ! Et quelque chose me dit que Bernard Minier est réellement un auteur à suivre.

Vous croyez que mes crimes rendent vos mauvaises actions moins condamnables ? Vos petitesses et vos vices moins hideux ? Vous croyez qu’il y a les meurtriers, les violeurs, les criminels d’un côté et vous de l’autre ? C’est cela qu’il vous faut comprendre : il n’y a pas une membrane étanche qui empêcherait le mal de circuler. Il n’y a pas deux sortes d’humanité. Quand vous mentez à votre femme et à vos enfants, quand vous abandonnez votre vieille mère dans une maison de retraite pour être plus libre de vos mouvements, quand vous vous enrichissez sur le dos des autres, quand vous rechignez à verser une partie de votre salaire à ceux qui n’ont rien, quand vous faites souffrir par égoïsme ou par indifférence, vous vous rapprochez de ce que je suis. Au fond, vous êtes beaucoup plus proches de moi et des autres pensionnaires que vous ne le croyez. C’est une question de degré, pas une question de nature. Notre nature est commune : c’est celle de l’humanité toute entière.

Glacé, 
Bernard Minier, 
Pocket, 2012